Interview de l'

Interview : Cathy Borie

Cathy Borie est en lice pour le Prix des Auteurs Inconnus, dans la catégorie « littérature blanche ». Sa réaction quand elle a su qu’elle était sélectionnée pour le Prix :
Portrait de l'auteure : Cathy Borie

Une grande joie que mon roman soit distingué, d’autant que j’avais lu certains de ses concurrents, à la qualité incontestable !

C’est parti pour une interview autour de son parcours, de son œuvre, et de Mille jours sauvages, son livre en lice !

Vous avez une formation de psychologue et avez été enseignante. Est-ce que cela vous semble être un atout pour écrire de la fiction ?

Je n’en ai aucune idée ! Ce qui est certain c’est que mon intérêt pour la psychologie et la construction de la personnalité humaine trouve dans l’écriture un champ infini pour se frotter à toutes sortes de situations, les décortiquer et imaginer des réactions, des ressentis, des émotions, et les articuler les uns aux autres. Et peut-être que l’enseignement, en me faisant me frotter à une multitude de personnalités différentes, a favorisé la prise de conscience de cette diversité où je puise maintenant pour écrire mes romans. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Vous êtes l’autrice de plusieurs romans et avez même touché à la poésie et au théâtre. Comment êtes-vous venue à l’écriture ?

Dès que j’ai su lire j’ai eu envie (besoin ?) d’écrire. La magie de découvrir des histoires grâce à des lettres qui formaient des mots puis des phrases dans les livres : cette magie m’était accessible puisque je savais aussi manier ces lettres et en faire aussi des mots etc… Mon premier livre (j’avais sept ans !) s’intitulait « Contes divers » (que j’écrivis tout d’abord « d’hiver » avant que ma mère ne me corrige) et fut composé de trois ou quatre récits à propos d’animaux (je me rappelle juste un lapin blanc à la queue toute ronde) écrits sur des feuilles de cahier pliées en deux et cousues main ! Puis vint le temps des aventures inspirées du Club des Cinq, mes héroïnes étaient des jumelles et j’écrivais alors au crayon à papier sur des cahiers Clairefontaine : je les ai conservés dans un carton au grenier chez mon père… A l’adolescence, je fus marquée par les pièces de Sartre ou de Jean Anouilh et je me lançai dans des écrits où les relations humaines, la recherche du bonheur, l’amour, tenaient plus de place, avec beaucoup de maladresses et de naïveté : je rêvais de créer une héroïne pouvant rivaliser avec Antigone… Toute jeune adulte, ce furent les poètes qui me fascinèrent (Paul Eluard, Tristan Tzara, Rimbaud, Guillevic, Michel Deguy), et mes textes partirent un peu dans tous les sens, je me souviens d’un titre qui reflétait assez bien mes productions de cette époque « Les baladins du monde intermédiaire » ! La naissance de mes enfants et la vie de famille ont relégué plusieurs années l’écriture au second plan et je m’y suis remise sérieusement, c’est-à-dire avec l’idée d’être publiée, à une époque charnière : la fin de mon couple, la perspective de la retraite et l’ouverture de mon cabinet d’écrivain public. Il a fallu tout ça pour réaliser ce dont je rêvais depuis mon enfance.

Vous écrivez plutôt ce qu’on appelle de la littérature blanche, si bien que Mille jours sauvages a surpris vos lecteurs par son incursion du côté de l’anticipation. Diriez-vous que votre œuvre a un fil conducteur, ou que vous avez envie de surprendre vos lecteurs ?

Non, je ne cherche pas à surprendre, et je n’ai pas non plus une démarche consciente dans l’enchaînement de mes romans. Tant pis si reconnaître cela ne fait pas sérieux ! Mais il y a très certainement un fil conducteur qui guide mon écriture, en plus du besoin de raconter des histoires : interroger la psyché humaine et son fonctionnement dans des situations multiples, en particulier quand celles-ci entraînent des blessures, des failles ou des déséquilibres. Dans Mille jours sauvages, j’ai évidemment multiplié les conditions extrêmes, mais finalement les conséquences pour Camille ne sont pas plus destructrices que pour certaines autres de mes héroïnes dans des circonstances moins tragiques. Je suppose que je crois profondément en la capacité de résilience de l’humain. C’est peut-être ça le fil conducteur, une sorte de tagline : le monde est noir mais l’humain peut y mettre du rose !

Quelles sont vos sources d’inspiration, de quel·le·s auteur·e·s vous sentez-vous proche ?

C’est sans doute une banalité : mes sources d’inspiration jaillissent dans la vie quotidienne, une personne rencontrée, un article lu, un propos entendu au coin de la rue, une image à la télé ou un paysage. A partir de là, il se passe la même chose que ce que tout le monde a vécu en imaginant la vie qui se déroule derrière les fenêtres éclairées aperçues du train ou de la voiture la nuit : on se laisse aller et on brode, puis on affine, on construit, on tisse, on élabore. Les auteurs dont je me sens proche, en toute modestie car m’en sentir proche ne signifie évidemment pas que mon écriture est comparables à la leur, mais leurs univers me parlent, ils me touchent et même parfois me bouleversent : Delphine de Vigan, John Irving, Philippe Besson, Laurine Roux, Franck Bouysse, Léonor de Recondo, Cécile Coulon, Laurence Tardieu. Il y en a certainement plusieurs autres, mais pour chacun de ceux-là j’ai en mémoire un moment où, à la lecture d’un de leurs textes, je me suis dit « j’aurais pu l’écrire » ou « comme il/elle dit magnifiquement ce que je ressens »…

Avez-vous des rituels d’écriture ?

A part le silence (pas total forcément, mais avec juste les bruits de fond de la vie quotidienne, pas de musique) et la solitude de préférence, je ne vois aucun rituel indispensable. Ma seule règle est d’écrire tous les jours, même si ce n’est qu’une ligne, de façon à ne jamais trop m’éloigner de l’univers du roman.

Parlez-nous de Mille jours sauvages. Comment vous est venue l’idée de l’écrire ?

A l’époque, je lisais pas mal de bouquins et de revues sur l’effondrement, la collapsologie, le survivalisme et sur la vie dans la nature. Une première idée m’est venue, qui est devenue ensuite le prologue du roman : une jeune femme seule dans un environnement hostile avec des loups qui hurlaient autour. Ensuite, il a fallu que je construise autour de ça ce qui s’était passé avant et ce qui se passerait après, sachant que j’avais imaginé cette première scène dans un coin de Corse que j’aime beaucoup, non loin d’Ajaccio. J’avais le lieu, les deux protagonistes principaux, quelques obstacles externes évidents : il n’en faut pas plus pour démarrer un roman !

Votre livre imagine que la terre, loin de se réchauffer, va connaître une ère de glaciation et voir disparaître toute source d’électricité. Avez-vous effectué des recherches pour planter un décor qui fait partie d’hypothèses envisageables ?

Oui, c’est quelque chose que j’ai appris à faire systématiquement assez tard : même si le contexte semble complètement farfelu, il faut fournir une explication minimum au lecteur, donc posséder des informations pertinentes. Donc, outre les livres que j’avais déjà lus à ce sujet, j’en ai lu d’autres pendant l’écriture, j’ai fouillé sur le web, j’ai discuté avec des personnes âgées qui avaient vécu à la campagne sans électricité au siècle dernier. Je ne suis pas sûre qu’en réalité une inversion des pôles aurait exactement les conséquences que j’imagine dans le roman, mais ça a une certaine vraisemblance. Et puis j’essaie que l’ensemble soit cohérent : dans la première version, les habitants de la ville avaient accès à l’eau, mais on m’a fait remarquer que s’il n’y avait plus d’électricité, l’eau courante serait aussi affectée. Il a fallu que je modifie pas mal de passages pour intégrer ce nouvel élément. J’ai aussi vérifié ce qu’on pouvait trouver comme plantes pour se nourrir, quel poisson on pouvait pêcher, etc… Ma seule liberté : les loups ! Il n’y en a pas en Corse… pour le moment !

Vous créez des personnages auxquels nous nous identifions et qui nous obligent à nous poser la question : et moi, comment aurais-je réagi… S’agit-il d’une mise en garde, d’un roman militant ?

Non. Ou alors il milite pour l’humanité qu’il y a en chacun d’entre nous et que nous devons essayer de garder intacte quelles que soient les circonstances… mais ce serait bien naïf. En tout cas, j’essaie de mettre cette dimension dans chacun de mes romans : dans chaque être il y a des failles, des blessures, des gouffres parfois, et mieux vaut s’abstenir de les juger car nous pourrions nous aussi y être confrontés, à ceux-là ou à d’autres. Quant à être une mise en garde, il y a en effet plusieurs lecteurs qui y ont vu cet aspect et se sont demandé ce qu’ils auraient fait à la place de Camille… Mais mettre en garde contre quoi ? La technologie galopante ? Notre dépendance au tout-électrique ? Le consumérisme ? Tout le monde en a sûrement plus ou moins conscience. Mon propos est beaucoup moins altruiste puisqu’il s’intéresse à deux personnages en particulier et à leur parcours douloureux, auquel cet effondrement sert de cadre. Mais il est vrai qu’on peut toujours tirer des leçons universelles d’un cas particulier.

Votre livre est très sombre, mais il débouche sur une note d’espoir. Est-ce toujours de l’ombre que naît la lumière ?

Ce qui est sûr, c’est que sans lumière il n’y a pas d’ombre, et inversement. Dans la première version, la fin de Mille Jours Sauvages était aussi sombre que l’ensemble du roman et était même carrément désespérée. Mais en y réfléchissant, il m’a semblé que Camille ne méritait pas une tragédie supplémentaire, elle est résiliente de toute évidence : même si l’ellipse entre le prologue et le dernier chapitre est énorme, elle est très facile à combler pour le lecteur et ce qu’elle laisse supposer ne me semble pas avoir besoin de développement, l’objet du livre n’étant pas la reconstruction d’un monde post-apocalyptique mais bien l’évolution d’un personnage dans ce cadre. Et le dernier chapitre, qui est un épilogue, raconte cette évolution, et son aboutissement. Quelques lecteurs semblent regretter que je n’aie pas plus développé cette étape de reconstruction, ni décrit par le menu les moyens de survie des rescapés : je les comprends d’autant mieux que pendant ma phase de préparation pour ce livre, j’ai plongé avec délectation dans Après le monde d’Antoinette Rychner, Le mur invisible de Marlen Haushofer, Le dernier Homme de Margaret Atwood… Ces livres renouvellent merveilleusement Robinson Crusoé, mieux que je ne l’aurais fait ! Dans le début du roman, je n’ai pas pu m’empêcher d’aborder les principales stratégies pour organiser cette nouvelle vie ; mais ce dont j’avais envie de faire la matière principale du livre, c’était le huis-clos exacerbé par un contexte angoissant. Je ne sais pas si l’épilogue donne réellement une note d’espoir, mais il dit que l’on peut vivre même avec un passé de souffrances.

logo des éditions de la Rémanence

Vous êtes une autrice hybride : Mille jours sauvages est édité aux Editions de La Rémanence, mais vous avez l’expérience des deux modes actuels de publication d’un livre, édition et auto-édition. Quels sont les avantages et les inconvénients de chaque support ?

Le principal avantage de l’auto-édition me semble être la possibilité de voir son livre publié, donc lu : quand on a passé des mois, ou pour certains auteurs des années, à porter et construire une histoire, rien n’est plus frustrant que les lettres de refus des maisons d’édition qui s’empilent. Mais se lancer dans cette aventure nécessite des compétences autres que celle d’écrire : certaines compétences techniques sur lesquelles je ne m’étendrai pas, et surtout celle de savoir se vendre, c’est-à-dire se mettre en avant, faire sa pub, utiliser les réseaux sociaux, parler de son livre dès que l’occasion se présente. Et ça, je ne sais pas faire. Que ce soit en virtuel ou dans la vie réelle.

Donc l’édition classique a forcément ma préférence. Mais elle a aussi ses inconvénients : d’abord, trouver un éditeur, ce qui peut être un très long chemin ; puis accepter que ce partenaire ait son mot à dire sur votre texte, qu’il vous demande des modifications, qu’il choisisse ensuite, avec ou sans votre avis (c’est variable, mais en général on en discute), le titre, la couverture, la date de sortie, le nombre d’exemplaires, et toute la logistique ; il peut aussi demander un droit de préférence sur vos prochains livres. En échange, votre seul travail est d’écrire : tout le reste est pris en charge. Il n’en reste pas moins que pour que cette situation soit confortable, il doit exister entre vous et votre éditeur une relation basée sur la confiance. Avec La Rémanence, qui est une petite maison d’édition, c’est totalement le cas parce que c’est une structure modeste, tout se fait harmonieusement et je n’ai jamais eu l’impression qu’on décidait pour moi, tout a été toujours discuté et décidé à deux. Il en va certainement autrement dans les maisons plus importantes.

Comment faites-vous pour être un peu moins inconnue, que mettez-vous en place avec votre éditeur ?

Comme je l’ai déjà dit, ce n’est pas ce que je sais faire de mieux. A part être présente, sinon active, sur Facebook et Instagram, obtenir des séances de dédicaces (pas très souvent) dans des librairies ou des salons, ou un article dans le journal local, je ne suis pas très à l’aise avec la com ! La Rémanence me soutient et imagine aussi des moyens pour faire connaître ses auteurs, comme la participation à des prix (le PAI par exemple !), à des salons, la présence de la maison sur les réseaux, la diffusion des trailers pour les romans qui sortent ou vont sortir. Répondre à des interviews comme celle-ci peut être aussi un moyen, je l’espère de tout cœur !

Vous avez déjà été obtenu un prix littéraire, le prix Draftquest / Librinova. Qu’est-ce que cela change dans le parcours d’un auteur ?

Pour moi cela a permis de gagner une agente littéraire, chez Librinova, qui m’accompagne toujours et s’avère une précieuse présence, autant humaine que matérielle. Pour le cas général, un prix littéraire, même modeste, est une reconnaissance par les lecteurs, ou par un jury, d’une certaine qualité du texte primé : c’est une récompense qui permet un peu plus de confiance en soi, un peu plus de notoriété, et qui met beaucoup de baume au cœur. Il me semble que c’est à partir de ce prix Draftquest/Librinova que j’ai commencé à me considérer comme une écrivaine, puisqu’il y avait d’autres personnes, des professionnels, qui me prenaient au sérieux. Cela a été un vrai virage dans mon parcours d’auteure.

Avez-vous un autre livre en tête, un autre projet d’écriture ?

Oh oui bien sûr ! Je ne peux pas finir un roman sans avoir en tête une autre idée, même vague. A ce jour, il y en a un qui est terminé, revu et corrigé par une bêta-lectrice professionnelle, qui attend un éditeur potentiel, et un autre dont le premier jet sera bientôt fini. Dans ces deux romans, je reviens à des univers plus proches de mes textes précédents, comme par exemple L’Histoire d’Ana ; il me faut d’ailleurs signaler une nouvelle qui me ravit : ce roman, dont la parution était prévue chez Carnets Nord il y a deux ans, comme l’avait été Dans la chair des anges, sera finalement publié en janvier sous un nouveau titre, Ana, par le même éditeur revenu vers moi après l’entrée dans sa nouvelle maison d’édition, car il croit vraiment à ce roman. Il existera donc dans la collection L’échelle du temps, chez TohuBohu RD Editeur, avec une nouvelle couverture, pour une nouvelle vie ! Un gage de confiance qui me touche vraiment.

En ce qui concerne les deux derniers textes que j’ai écrits, l’un raconte le parcours d’une jeune femme marquée par une expérience douloureuse à l’adolescence et évoque à travers elle des sujets tels que les violences conjugales, la maternité, la prostitution étudiante, le deuil. Encore beaucoup de noir mais toujours une petite lumière au bout du tunnel… Je ne dirai pas grand-chose de celui qui est en cours d’achèvement (je préfère attendre qu’il soit terminé, relu, revu et corrigé), si ce n’est son titre, La femme dans les bois, qui laisse libre cours à votre imagination…

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