Interview : Alexandre-Fritz Karol

Alexandre-Fritz Karol est en lice pour le Prix des Auteurs Inconnus, dans la catégorie « littérature de l’imaginaire ». Sa réaction quand il a su qu’il était sélectionné pour le Prix :
(J’ai écarquillé les yeux, les ai clignés, puis écarquillés une nouvelle fois avant de bombarder de messages mon entourage, à commencer par mon éditrice. Qui dormait, vu l’heure, mais elle était très contente que je la réveille… Dans un second temps, tout du moins !)

C’est parti pour une interview autour de son parcours, de son œuvre, et de Printemps de funérailles, son livre en lice !

Vous avez participé à un recueil de nouvelles, mais Printemps de funérailles est votre premier roman. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

À dire vrai j’y suis moins venu qu’elle est venue à moi. La formule peut sembler parfaitement cliché, et pourtant, c’est bien ce qu’il s’est passé.
Jusqu’à une période relativement tardive de ma vie (disons le début de mes études supérieures), je n’étais absolument pas ce que l’on a coutume de nommer un « littéraire » : hormis les romans et ouvrages étudiés au collège ou au lycée, je lisais très peu, et uniquement des publications d’historiens ou à vocation historicisante (et encore, ceux qui adoptaient ou imitaient une forme romanesque, comme certains des textes de feu Max Gallo, m’ennuyaient très vite). Sorti de cette passion pour l’Histoire, je m’adonnais principalement aux jeux de rôles. C’est par cette petite porte que l’écriture est entrée dans ma vie : en tant que maître de jeu, j’ai vite ressenti une espèce de frustration quant à ces univers, ces personnages, ces intrigues que je créais et dont l’existence se bornait à servir les intérêts pratiques d’un scénario ou même d’une campagne. J’éprouvais l’envie qu’ils vivent leur vie, je voulais aller plus loin, explorer, creuser, développer, détailler, peaufiner… Ce que j’ai fini par faire : le premier « roman » que j’ai écrit n’était rien de plus que la suite imaginaire des aventures de mon groupe de joueurs et de quelques personnages non joueurs marquants. C’est à peu près au même moment que j’ai commencé à élargir mon champ littéraire, en commençant par certains classiques de la fantasy à côté desquels j’étais passé à côté : si je vous dis que je n’ai pas lu Le Seigneur des Anneaux avant la sortie de l’adaptation de Peter Jackson, à vingt ans passés, vous pouvez mesurer les lacunes qui étaient les miennes en la matière !

Quelles sont vos sources d’inspiration, de quel·le·s auteur·e·s vous sentez-vous proche ?

J’en citerai deux : Terry Pratchett et China Miéville, auxquels j’ajouterai un troisième larron venu du monde du cinéma, en la personne de Sergio Leone. Ces trois-là ont vraiment joué un rôle fondateur et également formateur à mon égard.
Comme je le disais, je n’étais pas un « littéraire » ; pas davantage un cinéphile distingué. Mais les westerns de Sergio Leone ont marqué ma jeunesse, avec ses personnages crus évoluant dans un environnement brutalement réaliste, très loin des poncifs en noir et blanc des vieux westerns. Plus tard, en découvrant l’œuvre de Pratchett, j’ai senti que ce qui les reliait (au-delà de leur commune remise en cause des genres qu’ils abordaient à la hussarde) me donnerait une singulière leçon d’écriture. Les aficionados des Annales du Disque-Monde ont en effet trop souvent tendance à ne voir en Terry Pratchett qu’un amuseur, un humoriste, un dynamiteur enjoué et admirable des cadres classiques de la fantasy ou de la SF : et il est vrai que ses premiers textes se limitent clairement à cette finalité. Même les tomes plus tardifs peuvent être lus à cette seule aune. Le fait est, pourtant, que Pratchett a construit un univers qui fait bien plus que pasticher les codes de l’imaginaire : le Disque-Monde est, selon sa propre formule, un « monde et miroir des mondes », qui là encore fait plus que railler les travers du nôtre : il y a une satire sociale chez Pratchett, qui fait souvent l’objet d’un attention superficielle quand elle ne passe pas tout bonnement inaperçue, de la même manière que les critiques ont superbement ignoré la portée politique des films des Leone (en particulier ses westerns). Un désagrément que n’a pas connu China Miéville, dont les textes sont une fenêtre ouvertement creusée sur ses convictions politiques (avec lesquelles, dois-je le préciser, il n’est pas nécessaire d’être d’accord pour apprécier le résultat de son travail). Par-delà ce qui différencie ces trois auteurs (un scénariste n’est pas moins auteur qu’un romancier), ce qu’ils ont de commun et que j’essaie de reproduire, c’est à la fois cette relation « décomplexée » aux genres (littéraires en ce qui nous préoccupe), le refus véhément de se laisser enfermer dans l’un d’eux ; et la capacité de donner naissance à des mondes et des personnages vraiment cohérents, tant dans leur identité propre que dans leurs relations entre eux (sachant que le rapport entre l’univers et le personnage est dialectique : c’est la cohérence de l’un qui surdétermine celle de l’autre).

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Pas vraiment, sauf à considérer comme tels mon habitude de tourner en rond dans le salon en réfléchissant avant d’écrire, et la tablette de chocolat noir (pas moins de 70 % de cacao, sinon ça ne marche pas !) toujours à portée de main. Je ne peux également écrire que si je sais disposer d’une plage de temps assez large. Je suis incapable de me dire : « J’ai une heure à tuer, si j’écrivais un peu ? ». J’accorde généralement une demi-journée complète à mes séances d’écriture : comme les vieux moteurs diesel, il me faut quelques tours de chauffe avant de pouvoir fonctionner à plein régime.

Parlez-nous de Printemps de funérailles. Comment vous est venue l’idée de l’écrire ?

Comme je le notais plus haut, je suis venu à l’écriture par le jeu de rôle : mon premier texte (non publié et, Dieu merci, oublié et perdu dans les limbes de l’Histoire… ainsi que les déménagements successifs) imaginait la suite des aventures de mon groupe de joueurs de l’époque. Printemps de funérailles s’inscrit dans la même logique : l’intrigue prend pour base le scénario d’une campagne pour le jeu de rôle Warhammer, remanié, adapté. En parallèle de mon activité de maître de jeu, j’avais commencé à développer mon propre univers (la Magneterre, plus tard appelée à ne devenir qu’un continent sur le monde de Choriloch), à l’intérieur duquel il m’a suffi de retranscrire les éléments-clés de l’histoire, les personnages… Encore que certains aient fait directement le grand saut de l’un à l’autre : c’est le cas, en particulier, du général Wolfdagger (qui, déjà à l’époque, souffrait de petits soucis d’élocution !).

Il me faut également relativiser l’emploi du verbe « suffire » : le texte d’origine date du début des années 2000, la première réécriture romanesque à peu près valable (c’est-à-dire pas immédiatement bonne à jeter aux ordures) de 2009, soit déjà une petite dizaine d’années, rien que pour jeter les bases. Il en faudra encore presque dix de plus pour que ce projet aboutisse : en 2017, pressé par ma mère et mon meilleur ami qui jugeaient que je me laissais un peu trop aller, je me suis inscrit sur un forum (les Jeunes Écrivains, pour ne pas le nommer) où Printemps de funérailles a connu un nouveau départ. Aidé de mes chers lecteurs et non moins chères lectrices (dont certains sont devenus des amis), je l’ai vraiment repris depuis le début. Deux années de plus ont été nécessaires à sa finalisation, puisque j’ai envoyé les premiers exemplaires du manuscrit à des éditeurs à la mi-2019.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la naissance de votre duo très improbable, qui réunit un enquêteur cynique et un chat magique – et drôle ?

Luther Falkenn, le chasseur de primes qui est le protagoniste principal du livre, pourrait être vu comme la rencontre et l’amalgame des deux héros-types qui ont bercé mon adolescence : le cowboy cynique des westerns de deuxième génération (les « crépusculaires », et bien sûr ceux de Sergio Leone : je pense notamment au colonel Mortimer, auquel Falkenn doit une partie de son apparence et surtout de son style vestimentaire) et le policier pot de colle à l’esprit affûté (ici, j’évoquerai Hercule Poirot, et surtout Columbo, dont je crois bien avoir vu chaque épisode au moins deux fois : le nom même de Falkenn renvoie d’ailleurs à celui de l’acteur principal de cette série, le regretté Peter Falk). Au premier, Luther emprunte le cynisme, la brutalité, l’absence de scrupules quant au choix des moyens pour parvenir à ses fins ; au second, la logique implacable mais aussi le sens de la justice, qui vient contrebalancer les traits immoraux du chasseur de primes.

Boniface, personnage chat du roman Printemps de funérailles d'Alexandre-Fritz Karol
Crédits Nicholas Morineau

Boniface, le chat parlant qui flanque Luther, est un mandragot. Les personnes familières des folklores gascon, languedocien, provençal et/ou breton connaissent la légende : aussi appelé chat d’argent, le mandragot est un animal magique qui, se promenant la nuit dans des lieux étranges connus de lui seul, revient à l’aube auprès de son maître, ramenant avec lui un sac rempli d’or. Cependant, le seul moyen d’obtenir une de ces créatures est de pactiser avec le diable — et de lui céder son âme, bien entendu. Parce que j’aime les paradoxes et les contradictions, j’ai donné au compagnon de Luther le nom d’un pape : Boniface VIII (pape de 1295 à 1303), resté dans les mémoires pour avoir été séquestré et maltraité par des hommes du roi de France Philippe le Bel. La légende (car il semblerait que ce ne soit que cela) prétend que le décès du pape, environ un mois plus tard, serait imputable à une gifle délivrée avec un gantelet de fer. Une subtilité qui rappelle ce dont est capable son homonyme de Printemps de funérailles

Quant au duo qu’ils forment, s’il n’était pas prévu au départ (Luther menait sa barque seul, Boniface se bornant à camper les éléments comiques parmi d’autres personnages secondaires), à compter de l’instant où l’idée m’a effleuré de les associer, je les ai vus développer une relation qui, pour être dysfonctionnelle (ne partageant ni les mêmes principes ni la même vision du monde, ils passent le plus clair du temps passé ensemble à s’envoyer des piques) n’en est pas moins devenue symbiotique, au point que je les vois à présent comme les deux visages d’un seul et même personnage. L’un finit souvent les phrases de l’autre, comme dans un vieux couple.

Votre roman mêle dark fantasy, steampunk, dans une ambiance proche du western, avec le fil conducteur fourni par une enquête haletante. Comment jouez-vous avec les codes des genres littéraires ? Sont-ils définis pour mieux être détournés ?

De ce point de vue, ma façon d’écrire trouve sa source directe dans l’influence, déjà évoquée, du trio Leone-Pratchett-Miéville. Je pourrais d’ailleurs m’en remettre totalement à ce dernier (dont j’ai peu parlé dans la première partie de notre entretien) pour expliquer mon rapport aux genres littéraires. Un genre est plus qu’un genre, plus qu’un ensemble de stéréotypes d’écriture avec lequel l’auteur pourrait jouer, mais qui en même temps le limite, le contraint : se ranger dans un genre littéraire revient à s’inscrire dans une filiation, à se placer dans l’ombre écrasante des anciens, au risque de ne pas se sentir la licence de s’en écarter. Combien de premiers romans de fantasy, par exemple, brassent à n’en plus finir des éléments empruntés au Seigneur des Anneaux ou à La Roue du Temps ? Une démarche de fidélité d’autant plus tentante qu’un genre littéraire est également moins que ce que nous venons de décrire : si, positivement, il prend l’apparence d’un héritage à assumer, négativement, il s’agit aussi d’une case, d’un tiroir — commercial, de surcroît : l’approche de l’auteur n’est pas moins paralysée par les clichés propres à un genre que la perception du lecteur lui-même, qui aura souvent la tentation initiale de rejeter un ouvrage qui sortirait trop des sentiers battus (Miéville dénonce avec véhémence cette « idéologie bourgeoise », tout en assumant de produire à chaque fois un texte unique, sui generis, quitte à perdre certains lecteurs dans la manœuvre). Sentiers qu’il faut déjà avoir parcourus avant de songer à s’égayer dans la nature, d’où l’importance d’avoir beaucoup lu, même les auteurs que l’on n’apprécie pas (ou même pas du tout !).
Il faut néanmoins se garder de tomber dans le panneau et l’excès inverses : notre époque se complaît dans la chasse aux stéréotypes, mais l’opération, parce qu’elle semble aisée à l’esprit paresseux, peut très vite dégénérer en une déconstruction parfaitement stérile, une démolition incontrôlée et inepte. Pour reprendre l’image des sentiers battus, à quoi bon s’en écarter pour s’égarer sur quelque chemin boueux ? Pour la seule satisfaction, puérile, d’avoir détruit ce qui nous précédait, comme un enfant se réjouit d’avoir arraché les ailes d’une mouche ? Terry Pratchett lui-même, pourtant peu suspect de fidélité compulsive aux normes littéraires, rappelait que « si les stéréotypes deviennent des stéréotypes, c’est qu’ils sont les vis et les boulons dans la boîte à outils de la communication ». Voilà comment je perçois les genres littéraires et « les vis et les boulons » livrés avec : comme des outils parmi lesquels piocher pour obtenir un résultat, unique certes, mais porteur de sens. Pascal Quignard a bien raison, dans ses Petits Traités, de rappeler que le mot latin qui a donné « auteur », auctor, vient du verbe augeo, « faire croître » : on n’invente plus rien en littérature, mais il reste encore beaucoup à faire pousser à partir de ce qui nous a été légué.
Permettez que j’illustre tout mon propos avec mon propre texte. Lorsque j’ai commencé à écrire, deux choses étaient d’entrée de jeu très claires pour moi : primo, que je voulais faire de la fantasy ; secundo, que cette fantasy ne se déroulerait pas dans un univers médiéval, comme l’écrasante majorité du genre. De fait, j’ai beau être passionné d’histoire, le Moyen Âge me laisse un peu indifférent : j’aime le Grand Siècle, les Guerres napoléoniennes, les Révolutions industrielles, le Printemps des peuples de 1848… Il m’a donc fallu imaginer comment un univers classique de medieval fantasy (avec sa ribambelle de races et de croyances, de monstres et de sorciers) pourrait évoluer sur deux ou trois siècles, en y intégrant de nouveaux éléments, modernes. Notez que cette démarche s’apparente au steampunk tout en ne se confondant pas avec lui (ce en quoi mon éditrice a eu raison de ne pas ranger Printemps de funérailles sous cette étiquette) : le steampunk relève avant tout d’une esthétique et d’une forme de rétro-futurisme qui, s’il fait la part belle à la machine à vapeur et à certains clichés dix-neuviémistes, a tendance à laisser dans l’ombre d’autres éléments notables dans lesquels il rechigne ou peine à voir un système : l’État, la montée de la classe bourgeoise et l’apparition du monde ouvrier, la guerre industrielle et de masse, le nationalisme, etc. Par exemple, lorsque je reprends le concept, très habituel, des Nains vivant dans une ville souterraine, mais que ladite ville a été vendue à l’État pour qu’il en fasse une immense zone industrielle, je ne « casse » pas le cliché pour le plaisir : c’est le résultat logique et opérationnel de ma démarche initiale.

Votre livre plonge dans un univers très travaillé, et vous semblez avoir une prédilection pour la description des coulisses sociales et politiques. S’agit-il d’un goût que vous avez aussi en tant que lecteur ?

Absolument. Davantage qu’un goût, c’est même, avec le temps, devenu une exigence, peut-être due à une déformation philosophique : je ne crois pas à l’arbitraire individuel, et les actions, les parcours, les destinées des personnages, qui ne sont que la couche superficielle d’une histoire, me paraissent infiniment moins importantes que les mécaniques, à priori invisibles, ou à tout le moins souterraines, qui y président. D’où la place que j’accorde, comme lecteur aussi bien que comme créateur, au contexte : la notion d’arrière-plan (ou de background, si on aime les anglicismes) n’est pas pertinente pour le définir, parce qu’elle inverse l’ordre d’importance des protagonistes et de l’univers. Or celui-ci est davantage qu’une scène sur laquelle se borneraient à évoluer les personnages, il EST un personnage à part entière, et même le premier d’entre eux, celui qui oriente, influence, détermine les comportements des autres protagonistes dont le récit nous relate les faits et gestes.

Printemps de Funérailles est édité par les Editions Crin de chimère. Comment avez-vous rencontré votre éditeur ? Avez-vous envisagé de passer par l’auto-édition ?

Commençons par la réponse la plus courte en abordant vos questions par la dernière : non, je n’ai jamais songé à l’auto-édition. Quant à la raison, je vais être sincère, c’est la plus lamentable qui soit : je connais une poignée d’auteurs auto-édités, je vois le combat permanent que cela représente pour eux, et n’éprouve pas la moindre envie de m’y colleter !

Quant à mon éditrice, elle faisait tout simplement partie de mes lectrices sur le Forum des Jeunes Écrivains. Et si je ne dis pas de bêtises, elle est la première personne dont j’ai commenté un texte sur ledit forum, en février ou mars 2017. Un joli coup de chance !

Que mettez-vous en place avec votre maison d’édition pour être un peu moins inconnu ?

Nous accordons nos violons s’agissant de la communication sur internet. Pas mal de salons littéraires avaient été prévus, mais à la Covid (qui a pas mal remis en cause le planning en 2020) ont succédé mes propres soucis de calendrier (je devais notamment participer aux Aventuriales, mais cela n’a pas été possible). J’ai bon espoir de voir mon emploi du temps devenir plus flexible en 2022.

Avez-vous un autre livre en tête, un autre projet d’écriture ?

Oui, je travaille (ou j’essaie de travailler, hum hum…) sur un nouveau roman intitulé « À nos mornes amours » (vous l’avez remarqué, j’affectionne les titres joyeux et pleins d’espoir), préquelle de Printemps de funérailles où nous retrouverons notre duo dans une précédente enquête. Un récit, en forme de clin d’œil au Chien des Baskerville d’Arthur Conan Doyle, qui s’attachera à un point particulier, un détail présent dans Printemps — en l’occurrence, un objet, mais je ne préciserai pas lequel…

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