Interview : Serena Davis & Mary White
Pour introduire l’interview, pouvez-vous dire deux mots sur la manière dont vous avez connu le prix, décidé de candidater, et réagi lorsque vous avez su que vous étiez sélectionnée ?
Cette initiative du PAI, que j’ai découverte sur les réseaux sociaux, va dans le sens de mes valeurs d’entraide, de solidarité et de partage. J’ai proposé à Mary de candidater pour passer un message fort : celui de l’inclusivité des enfants touchés par le handicap, sujet de notre roman. Apprendre que nous étions sélectionnées a été une grande joie et une victoire dans ce combat que nous menons pour valoriser les différences et casser les stigmatisations sur des sujets encore trop survolés.
Mary, Serena, vous êtes autrices de plusieurs livres, certains ensemble et certains en solo, et Un ruban jaune dans les cheveux n’est pas votre premier roman. Comment s’est fait le chemin qui vous a amenées à écrire pour être lues, et comment en êtes-vous venues à écrire à deux ? Levez un coin du voile sur les mystères de l’écriture à quatre mains !
Serena
J’ai écrit mon premier roman, Les chats retombent toujours sur leurs pattes, en 2020, à un moment clé de ma vie, alors que je faisais le bilan des évènements qui m’avaient menée vers les sentiers que j’avais empruntés pour mieux appréhender la suite. J’allais découvrir que j’étais atteinte d’un trouble dissociatif de l’identité et ce livre a été, quelque part, le déclencheur de cette quête d’identité. Lorsque Mary, ma mère, a appris que j’avais publié mon roman, qui a connu un certain succès à sa sortie, elle m’a contactée pour me dire qu’elle aussi, avait envie d’écrire son livre, mais qu’elle l’appréhendait. Je lui ai proposé de l’accompagner en écrivant un premier roman à quatre mains. Très vite, elle s’est mise à écrire de son côté. Nous avons écrit trois romans ensemble, dont notre best-seller, Alerte à l’EHPAD. Ma vie a été complètement chamboulée par le diagnostic de mon trouble dissociatif de l’identité. Plutôt que de me morfondre dans une victimisation passive et stérile, j’ai décidé de partir à la recherche de moi-même. Mes livres sont devenus à la fois un moyen de percer les mystères de mon système psychique et un projet intégral composé de plusieurs pièces qui s’assemblent entre elles. Ma tête fourmille de scénarios divers, tous en résonance avec cette (en) quête interne. C’est aussi une manière de communiquer avec un monde qui m’a longtemps paru étrange et étranger, une façon de m’ancrer dans une réalité qui, jusque-là, semblait m’échapper.
Mary
Lorsque j’ai commencé à écrire, c’était surtout pour me soulager d’une histoire personnelle très dure et traumatique. Après avoir relaté mon passé dans mon premier témoignage : Prendre un enfant, avec Serena, nous nous sommes lancées dans l’écriture à quatre mains. Je me suis toujours battue contre l’adversité et chacun des livres que nous avons écrits à deux et seule, fait référence à un combat que j’ai souvent mené moi-même. J’ai été confrontée très tôt aux problèmes du handicap, ayant des enfants handicapés dans mon entourage. Après la sortie de Alerte à l’Ehpad, nous avons décidé de parler de la trisomie à travers une histoire pleine de charme et d’amour. J’ai écrit ensuite mon deuxième témoignage sur les violences faites aux femmes dans : L’amour, ce n’est pas ça. Puis j’ai eu envie d’écrire de la fantasy et j’ai sorti deux livres traitant de ce thème. J’adore également écrire des nouvelles et ai été lauréate du prix des nouvelles de Cuisery avec ma nouvelle : L’homme qui n’en était pas un. Nouvelle retranscrite dans un recueil : Nouvelles noires. Toutes ces expériences sont une façon de faire face à une réalité qui a souvent été très compliquée.
Serena
Ma pluralité fait que je m’intéresse à un grand nombre de sujets : romans historiques, littérature classique, thrillers et même essais. Ce dont je me suis aperçue, c’est que les auteurs qui m’attirent le plus sont des auteurs que la vie n’a pas épargnés, touchés par un trouble, une addiction, ayant vécu l’abandon ou élevés par des parents toxiques. Je possède plusieurs bibliothèques, mais les noms qui reviennent le plus sont ceux de Gertrude Stein, Yasunari Kawabata, Stefen Zweig, Marina Tsvetaieva, Guy de Maupassant et Anton Tchekhov pour les nouvelles. J’ai aussi une grande passion pour les thrillers psychologiques contemporains et notamment ceux qui se déroulent en huis clos. En ce moment, je dévore les livres de Frida Mc Fadden, Lisa Jewell et A. J. Finn. D’ailleurs, après avoir exploré certains concepts transitionnels dans mon recueil Psychoses, je travaille sur un roman du même genre littéraire, dans lequel j’exorcise tous ces démons qui me hantent depuis mon enfance. Leur donner forme, c’est aussi les mettre hors de portée de moi. Bon, je vous rassure, j’écris aussi des livres très positifs. Ma quête identitaire me fait grandir un peu plus chaque jour, elle m’apprend à regarder les choses sous le plus bel angle, à relativiser et à être fière de ce que je suis, de cet univers que j’ai réussi à construire. L’écriture en fait partie.
Mary
Après Alerte à l’Ehpad, qui traite du partage intergénérationnel et de la combattivité des femmes, nous voulions aborder un sujet important : celui du handicap. Mary a grandi avec une sœur polyhandicapée. Pour ma part, le handicap, je connais un peu (smiley), mais tous les handicaps ne se ressemblent pas. Ni toutes les personnes, d’ailleurs. On regarde trop souvent une personne sous l’angle de sa différence. On oublie juste que ce handicap est une partie de l’histoire, que derrière ce mot, il y a une femme, un homme, un enfant. J’avais déjà été en contact avec des personnes trisomiques grâce à l’association Trisomie 21 qui organise des distributions de petits-déjeuners solidaires à domicile. Lorsque je vivais à Dijon, j’attendais avec impatience cette journée à leur rencontre. C’était l’occasion d’une rose, d’un croissant et d’un sourire pour partir du bon pied. Ce n’est pas un hasard si j’ai orienté ma carrière bancaire dans l’accompagnement des structures médico-sociales. Mary a toujours travaillé avec des personnes âgées et en situation de handicap.
Votre roman est un roman choral à deux voix : est-ce que vous avez écrit chacune un personnage ? Comment avez-vous procédé ?
Lorsque nous écrivons ensemble, nous donnons chacune naissance à un personnage. Nous nous sommes aperçues que ce personnage nous ressemblait. Et comme nous sommes deux altérités, bien que mère et fille, cette écriture à deux nous a fait prendre conscience des différences fortes qui tout à la fois nous séparent et nous réunissent. La difficulté dans ce genre d’exercice, surtout quand on travaille chacune sur un personnage, c’est qu’il faut accepter que le scénario ne corresponde pas exactement à celui que nous aurions écrit individuellement. C’est un exercice qui apprend beaucoup sur soi et qui fait progresser, dans le sens où il vous force à sortir des sentiers battus.
Le roman parle du handicap d’un enfant (la trisomie 21) et de la vie de famille qui s’en trouve complexifiée. Est-ce que vous avez fait des recherches pour en apprendre plus sur le sujet ?
Pour cet exercice, nous avons dû beaucoup nous remettre en question, et pas seulement sur notre manière d’écrire. La trisomie est un sujet sensible, qui demande beaucoup de recherches préalables. Au-delà de notre travail documentaire, nous avons interrogé des parents sur leur quotidien, comme Sanaë, qui témoigne de la richesse de sa vie avec son petit Imran à la fin de notre roman, dans sa version papier.
Vous avez introduit des éléments paranormaux dans votre romance. Pourquoi ce choix ?
Concernant les éléments paranormaux, à savoir l’apparition fantomatique de la figure maternelle, ils n’étaient pas prévus au départ. Lorsque j’écris, mes personnages prennent vie, et mon écriture finit par prendre le pas sur ma pensée, y compris ma pensée profonde. Ce « fantôme » représente la figure de la mère, à la fois présente et absente, à la fois bienveillante et menaçante. C’est la transcription de ces fantômes que l’on se traine de génération en génération et qu’il convient de rompre pour pouvoir avancer. Le ruban jaune, c’est la métaphore du cordon ombilical qui relie la mère à l’enfant. Lorsque le ruban disparaît, toute la colère disparaît pour libérer les chaînes de l’enfant abandonné. Le fantôme devient une personne réelle, mortelle et donc, vouée à disparaître.
Vous êtes passées par des maisons d’édition, à compte d’éditeur et à compte d’auteur. Comment êtes-vous venues à l’auto-édition ? Quels sont les avantages de l’auto-édition par rapport à l’édition traditionnelle, quels sont ses inconvénients ?
Notre première expérience de l’édition a été maladroite. Ne connaissant pas alors les pièges à éviter, nous sommes tombées dans le panneau des maisons d’édition à compte d’auteur. Nous nous sommes très vite rapprochées d’autres auteurs et documentées. Cette expérience nous a finalement servi de tremplin car c’est dans les erreurs qu’on apprend le plus. Bon, j’avoue, c’est mieux quand il s’agit des erreurs des autres, ce pour quoi il nous tient à cœur d’en parler pour aider les autres. Alerte à l’Ehpad a été édité à compte d’éditeur, tout comme ma série Les chats. Pour autant, nous n’avons pas souhaité mettre tous nos œufs dans le même panier, parce que l’autoédition offre beaucoup de liberté, tant sur la forme (choix de la mise en page, contenu, dédicaces, couverture) que sur le fond (thématiques abordées, références voire illustrations), et, il faut le dire, une meilleure rentabilité (marge après-vente).
Quelle serait votre plus belle récompense d’autrices ?
Notre plus belle récompense serait de recevoir un prix pour nos écrits, non pour la gloire, mais pour la reconnaissance de tout ce chemin que nous avons parcouru dans nos vies respectives. En ce qui me concerne (Serena), mon rêve est une adaptation cinématographique de mon histoire autour du Trouble Dissociatif de l’Identité (en cours d’écriture).
Serena, vous avez participé à un recueil inspiré de témoignages en 2024. Avez-vous aussi d’autres projets, notamment à deux ?
Le recueil Les carnets de Rose. Instants d’espoir lumineux est un projet solidaire visant à collecter des fonds pour la lutte contre cancer du sein. Chaque année, au mois d’octobre, tous les bénéfices des livres en vente directe sont reversés à une association. Ce livre, que j’ai écrit avec vingt-deux hommes et femmes, m’a marquée à jamais. Écrire à plusieurs voix, c’est se mettre dans la peau des autres, et découvrir que chacun a une histoire profonde qui l’amène à faire ses propres choix. J’aime travailler avant tout avec des personnes résilientes, qui vont de l’avant, même si c’est difficile de le savoir à l’avance.
En 2025, je sortirai deux projets à quatre mains, l’un sur la transmission mémorielle à travers la biographie de Colette, 91 ans, enfant cachée de la Seconde Guerre mondiale, et mon autobiographie, écrite avec l’appui de la journaliste qui a réalisé mon reportage pour M6, diffusé dans Zone Interdite le 6 octobre 2024.

